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LOUIS RIEL

« MORT D'UN PATRIOTE », PAR ISMÈNE TOUSSAINT, REVUE L'ACTION NATIONALE, MONTRÉAL (2000)

« À la mémoire de Louis Riel » - La Presse le 16 novembre 1885
Reproduction d'une gravure parue dans La Presse, à Montréal, le 16 novembre 1885
© Société Historique de Saint-Boniface

 MORT D’UN PATRIOTE1

 PAR ISMÈNE TOUSSAINT, L'ACTION NATIONALE (2000)

Régina (Saskatchewan), 16 novembre 1885, huit heures du matin : un homme dans la quarantaine, vêtu d'une méchante veste noire et d'un pantalon râpé, grimpe lentement l'échelle d'un échafaud dressé sur la place publique. Un soleil anémique effleure son épaisse chevelure sombre. Digne et grave, il s'avance sur la plate-forme grinçante, les yeux – dont ses contemporains n'oublieront jamais le « feu noir » – levés vers le ciel, mais le regard comme étrangement tourné vers l'intérieur de lui-même. En apercevant la corde qui se balance à la hauteur de sa gorge, il esquisse un mouvement de recul, mais se ressaisit aussitôt. Une dernière fois, il baise le petit crucifix en ivoire que lui tend le prêtre qui l'accompagne ; une dernière fois, ses lèvres s'entrouvrent, comme s'il allait parler à la foule silencieuse qui se presse dans le champ d'en face, mais il s'abstient et ferme les yeux. En lui enfilant d'un geste brusque la cagoule, puis le nœud coulant autour du cou, le bourreau lui chuchote cyniquement à l'oreille :  « Tu ne me reconnais pas ? J'ai été ton prisonnier, jadis, au fort Garry, mais je t'ai échappé... Maintenant, c'est moi qui t'ai, mais tu ne m'échapperas pas ! ». Glacé jusqu'à la moelle des os, l'homme affecte de ne rien entendre. Ne pouvant contenir plus longtemps son émotion, son confesseur éclate alors en pleurs. « Courage, mon père ! »  le reprend doucement le condamné. Et soudain, tout bascule : un Notre-Père voilé d'effroi s'élève du chœur des prêtres réunis au pied du gibet, le plancher se dérobe brutalement, le corps du malheureux est agité de violents soubresauts, puis s'immobilise... Tandis que dans l'assistance, quelques petits groupes de Canadiens français et de Métis laissent libre cours à leurs larmes, une bordée de jurons fuse dans les rangs des soldats canadiens-anglais rassemblés sur la place : « At last, we got this son of a bitch ! » («Enfin, on l'a eu, ce fils de p...! »).

Mais quel était donc l'homme qui avait marché avec un tel courage jusqu'au lieu de son supplice ? De quel ignoble méfait s'était rendu coupable celui qui, la veille au soir, écrivait ces pudiques mots de consolation à sa vieille mère effondrée de douleur dans la cathédrale de Saint-Boniface, loin, très loin là-bas, au Manitoba ? : « ... Dieu m'aide à me tenir en paix et en douceur comme l'huile dans un vase que rien ne dérange. Je fais tout ce que je peux pour me tenir prêt à tout événement en me conservant dans un calme inaltérable (...) »  De quel crime infâme accusait-on celui qui, à peine quelques heures avant le dénouement fatal, adressait encore à sa jeune femme se mourant de tuberculose, cette lettre bouleversante de retenue, de sobriété et de tendresse ? :

Ma bien chère Marguerite,

Je t'écris de bon matin. Il est à peu près une heure. C'est aujourd'hui le 16 : un jour bien remarquable.

Je t'envoie mon bon souvenir. Je te conseille aujourd'hui selon la charité que tu m'as connue à ton égard. Aie bien soin de tes petits-enfants. Tes enfants sont encore plus à Dieu qu'à toi. Efforce-toi de leur donner les soins les plus conformes à la religion, fais-les prier pour moi.

Écris souvent à ton Bon Papa. Dis-lui que je ne l'oublie pas un seul jour. Qu'il prenne courage. La vie paraît triste parfois, mais dans le temps où elle nous semble plus triste c'est quelquefois là même qu'elle est plus agréable à Dieu.

Ton mari qui t'aime en notre Seigneur.

J'écris un mot de charité selon le Bon Dieu, à mon petit, petit Jean ; un mot de tendresse aussi à ma petite, petite Marie-Angélique.

Prenez courage. Je vous bénis.

Votre Père

Était-il un détrousseur de diligences, un trafiquant d'alcool ou bien l'un de ces misérables voleurs de chevaux qu'en ces temps de disette, l'on voyait errer à travers les immenses plaines de l'Ouest, perpétuellement à l'affût d'un mauvais coup ? Était-il un meurtrier, un forcené ou bien encore un preneur d'otages, comme l'avait laissé sous-entendre la pernicieuse remarque du bourreau ?

Rien de tout cela. L'homme que le tribunal venait de condamner à la peine suprême était un patriote et un poète qui avait osé défier la plus grande puissance étrangère de son temps en se battant pour les droits, la dignité et la défense des terres de son peuple : les Métis. L'homme qu'une trappe de bois grossier venait de faire basculer à tout jamais dans l'Histoire et la légende était Louis Riel...

NOTE

1. Il s'agit du premier chapitre de l'ouvrage d'Ismène Toussaint, Louis Riel, le Bison de cristal, Éditions Stanké, Montréal, 2000. Ce texte avait été publié en avant-première dans la revue L'Action nationale, Montréal, vol. 90, n° 8, octobre 2000, p. 81-83 ; et repris dans Louis Riel : Journaux de guerre et de prison (présentation, notes et chronologie métisse 1604-2006 par Ismène Toussaint), Montréal, Éditions Stanké/Quebecor Média, 2005, p. 269-271.

 

 

 

 

 

 © Ismène Toussaint


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