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LOUIS RIEL

« LOUIS RIEL OU LE RÊVE INACHEVÉ », CONFÉRENCE D'ISMÈNE TOUSSAINT PUBLIÉE DANS LA REVUE L'ACTION NATIONALE (2001)



 LOUIS RIEL OU LE RÊVE INACHEVÉ

 PAR ISMÈNE TOUSSAINT, L'ACTION NATIONALE (2001)

 Au sous-commandant Marcos, enfant spirituel de Louis Riel au Mexique

Conférence prononcée le 13 mars 2001 à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal pour commémorer le début de la résistance métisse en Saskatchewan, en mars 1885.

(…) Comme il m'est impossible de vous raconter toute son histoire et que vous la trouverez dans mon livre-hommage, Louis Riel, le Bison de cristal (Éditions Stanké), j'ai choisi de vous présenter quelques aspects de sa personnalité, de sa vie et de son œuvre. J'ai divisé cette communication en trois parties :

1) Louis Riel ou l'être inachevé, au cours de laquelle je vais évoquer ses souffrances liées à sa condition de Métis, la maladie qui l'a poursuivi toute sa vie et son mysticisme mal assumé.

2) Louis Riel ou une œuvre politique inachevée, dans laquelle je vais vous exposer les tribulations de la vie militante de Riel, en quoi L'Acte du Manitoba n'a jamais été respecté, ainsi que les conséquences humaines, linguistiques et juridiques qu'a entraînées sa pendaison sur le Manitoba d'aujourd'hui.

3) Louis Riel ou une œuvre littéraire inachevée :  le chef métis étant l'auteur d'une œuvre en quatre volumes quasiment inconnue, j'ai choisi de vous retracer, en quelques grandes lignes, son parcours de poète, de polémiste et de penseur religieux qui n'a jamais pu s'épanouir en raison de ses courses et de ses exils perpétuels, puis de sa mort brutale à l'âge de quarante et un an.

I) LOUIS RIEL OU L'ÊTRE INACHEVÉ

Je tiens tout d'abord à préciser que l'épithète « inachevé » n'est en rien péjoratif sous ma plume et qu'il n'induit aucune connotation d'infériorité, bien loin de là. J'entends par « inachevé » le fait que Louis Riel a subi trop de tracas et de persécutions pour se réaliser pleinement en tant qu'individu, écrivain et chef spirituel des Métis, et qu'il est mort trop jeune pour avoir pu donner sa pleine mesure de chef politique.

Le drame intérieur de Louis Riel, la question qui a tapissé la toile de fond de son être et déterminé son cheminement de vie, c'est la question de son identité et de son métissage. Chaque jour, c'est un homme qui a été hanté par la grande interrogation pascalienne : « qui suis-je ? » Il se l'est posé dès sa plus tendre enfance ; elle a tourmenté son adolescence ; elle a occupé une place prédominante dans ses activités politiques et dans son œuvre littéraire ; elle l'a conduite jusqu'à la dépression nerveuse, jusqu'à la fameuse crise spirituelle du 8 décembre 1875 où il a eu – ou cru avoir car je vous laisse, bien sûr, croire ou ne pas croire en lui – la révélation de sa mission de « prophète du Nouveau Monde ».

Mais même après cet événement et jusqu'au mois de juin 1884, époque où Gabriel Dumont, ancien président de la nation métisse en Saskatchewan, est venu le chercher au Montana pour l'emmener dans son pays, il a continué à douter de son rôle sur terre et à s'interroger sur le sens de sa destinée. Ce n'est peut-être qu'à la veille de monter sur l'échafaud qu'il a compris qu'il était un missionné, un de ces êtres exceptionnels élus par les hommes et peut-être par une force supérieure pour montrer la voie à leur peuple. Il a compris que son sacrifice n'était pas vain et que d'autres viendraient après lui poursuivre son œuvre et perpétuer sa mémoire.

De même, c'est un homme qui, toute sa vie, a cherché désespérément sa place dans le monde, dans son pays, dans la société. Et qui ne l'a jamais vraiment trouvée : pas plus au sein de la nature démesurée de son pays natal qu'en celui de la colonie de la rivière Rouge ; pas plus au giron de sa famille que dans celui du peuple métis ; pas plus à l'école que dans le monde de la politique, des Lettres ou du clergé ; pas plus au Manitoba qu'au Québec, aux États-Unis ou en Saskatchewan, pays qu'il a pourtant aimés chacun à sa manière. Tout au long de son existence, il est demeuré cet éternel incompris, le vilain petit canard du conte d'Andersen, un asocial et un marginal – puisqu'il n'aura jamais de métier bien défini. Une situation douloureuse accusée, bien évidemment, par ses démêlés avec le Canada anglais qui, en l'exilant et en le persécutant, a fait de lui un véritable souffre-douleur, un bouc émissaire, un apatride et un hors la loi.

On ne peut pas comprendre Louis Riel si on n'a pas bien en tête ces éléments là.

Louis Riel est né le 22 octobre 1844 à Saint-Boniface, au cœur même du Canada actuel. « Presque tout mon sang vient de la France, j'en ai de l'Irlande et j'ai du sang sauvage » écrira-t-il dans son très bel essai, Les Métis du Nord-Ouest. On pense que le berceau de sa famille se trouve en Bretagne, plus exactement dans la région de Saint-Malo. D'après le généalogiste manitobain Antoine Champagne, auteur de La Famille de Louis Riel, les origines irlandaises sont plus douteuses, mais Patrick Riel, un arrière-petit-cousin du chef métis, évoque volontiers un aïeul de Saint-Pierre de Limerick qui aurait émigré en Canada à la fin du XVIIIe siècle. Pour le reste : sa grand-mère paternelle, Marguerite Boucher, épouse du marchand de fourrures Jean-Baptiste Riel, est une Métisse franco-chippeyenne de Saskatchewan ; sa grand-mère maternelle, Marie-Anne Gaboury, est, quant à elle, une Métisse de Maskinongé, au Bas-Canada, et notons-le au passage, la première femme pionnière à s'être établie dans l'Ouest avec son mari, le trappeur Jean-Baptiste Lagimodière.

Le petit Louis Riel, aîné d'une famille de onze enfants, coule une jeunesse heureuse entre son père, Jean-Louis Riel, commerçant de fourrures et meunier, un homme instruit, pieux et droit, et sa mère, Julie Lagimodière, une femme dont la pratique religieuse confine à la bigoterie.

C'est un petit garçon un peu sauvage mais plein de vie, plein d'imagination, qui adore les histoires, courir la campagne avec ses camarades et qui manifeste une foi particulièrement ardente. C'est aussi un enfant très intelligent, très éveillé, qui se pose beaucoup de questions sur son entourage et fait très tôt le douloureux apprentissage de sa différence.

En effet, il sait parfaitement que, dans son pays, la Compagnie de la Baie d'Hudson détient le monopole du commerce des fourrures depuis près de deux siècles et que les Métis, ces descendants des premiers pionniers blancs et des Indiennes, qui forment 82 pour cent des résidents de la colonie de la rivière Rouge, ne sont pas tout à fait les maîtres chez eux. D'abord, on les a volontairement divisés : il y a d'un côté, les Métis francophones, chasseurs de bisons et marchands de peaux pour la plupart, et de l'autre, les Métis anglophones qui vivent essentiellement du travail de la terre. Par le passé, ils se sont fait la guerre. Ensuite, ils n'ont aucune représentation au sein du conseil de l'Assiniboia qui, de concert avec la Compagnie, dirige la colonie d'une main de fer. Enfin, c'est une population souvent méprisée, déconsidérée et exploitée : par exemple, on tente de les empêcher de vendre leurs produits aux Américains et de garder un seul article pour eux.

En 1849, Louis, qui a cinq ans, est témoin de la fameuse « Affaire Sayer » qui va le marquer énormément : Guillaume Sayer, un jeune marchand de peaux métis est déclaré coupable de commerce illicite et emprisonné. Le jour du jugement, le père de Louis décide alors de prendre les armes et accompagné de plusieurs centaines de Métis, investit les locaux du tribunal, au fort Garry. Au terme de plusieurs heures de palabres, le prévenu est acquitté et la liberté de commerce définitivement rétabli. Le petit Louis va garder de cet épisode une immense admiration pour son père, mais aussi développer un sentiment à la fois de culpabilité et d'orgueil d'être Métis.

Dès lors, il va traîner tout au long de sa vie cette sensibilité ambivalente, ce mélange de honte et de fierté qui se traduira notamment par des fuites, des fugues. Au collège des sulpiciens de Montréal, mal à l'aise parmi les jeunes gens de la bonne bourgeoisie, il tente de se rehausser à leurs yeux en inventant des histoires d'Indiens et de chasses au bisons dont il est le héros puis, après la mort de son père, va se sauver de l'école.

Dans le domaine sentimental, où il se montre plutôt timoré et complexé vis-à-vis des femmes canadiennes-françaises, il réagit aux déceptions ou aux refus de proposition de mariage qu'on lui oppose en se jetant dans une misérable vie d'errant. Il finira par épouser, en 1881, une jeune Métisse d’une vingtaine d’années, Marguerite Monet-Bellehumeur, dont il aura deux enfants.

Même chose dans le domaine professionnel : pour des raisons liées à ses problèmes de métissage et d'instabilité, il quitte les rares professions qui lui ont permis de se fixer (clerc d'avocat à Montréal, agriculteur en Nouvelle-Angleterre, instituteur dans le Montana) et vivotera de petits métiers sans éclat en dépit de son niveau universitaire élevé pour l’époque (baccalauréat ou licence). Son parcours politique est également ponctué d'actes imprévisibles : pour ne citer qu'un exemple, en 1873, alors qu'il vient d'être élu pour la première fois député par les Manitobains et qu'il s'apprête à siéger à Ottawa, il quitte précipitamment le parlement, par crainte des orangistes (extrémistes canadiens-anglais), certes, mais aussi parce qu'il se sent incapable de parler devant des députés qu'il imagine plus savants et meilleurs orateurs que lui.

Cette conviction d'être un être à part, maudit, marqué par une fatalité de héros romantique, s'accompagne, paradoxalement, d'un fort complexe de supériorité. Elle explique en partie le fait qu'il ait pris la tête de son peuple à l'automne 1869, lorsque les premiers arpenteurs canadiens-anglais débarquent à la rivière Rouge et sans avoir consulté la population métisse, se mettent à diviser en champs carrés leurs longues bandes de terrains, situés au bord de la rivière, afin d'y implanter des colons anglophones et de construire le chemin Dawson qui doit relier l'Ontario au Lac des Bois.

Mais ce qu'il faut bien voir, c'est que si les Métis admirent l'intelligence, l'instruction de Riel et lui confieront la direction du gouvernement provisoire en février 1870, beaucoup d'entre eux le considèrent comme un Canadien-français en raison de son éducation montréalaise et ne le reconnaissent pas comme un véritable Métis car il ne peut justifier que d'un huitième de sang indien. Il lui faudra donc faire ses preuves, d'une certaine façon, et travailler à gagner son identité, sa nationalité. Avec le temps, cet objectif va devenir une véritable obsession chez Riel qui n'aura jamais de cesse de bâtir un pays pour ses frères, de faire reconnaître officiellement leurs droits, de défendre leur terres et de proclamer, dans de multiples écrits, l'existence de leur nation. À tel point qu'il finira par s'identifier totalement au peuple métis et à en incarner la cause.

Le rejet dont il est la victime de la part de certains Métis, il va le rencontrer à d'autres niveaux sur sa route. Il éprouve des difficultés relationnelles avec ses propres compatriotes francophones et anglophones : l'homme idéaliste et généreux qu'il est va donner un pays à ces gens, le Manitoba, puis sa vie pour eux, et pourtant une fraction de la population de cette province et de la Saskatchewan ne lui pardonnera jamais d'avoir pris les armes. Il est également le souffre-douleur préféré du premier ministre John Macdonald qui, obnubilé par la conquête économique de l'Ouest et la construction de son chemin de fer, ne veut pas de la « république métisse » de Riel et va tenter par tous les moyens d'éloigner, de corrompre, de manipuler et de briser ce « vulgaire sang mêlé », comme il le qualifie. Il devient la bête noire des Canadiens-anglais et en particulier des orangistes qui se serviront de l'exécution de Thomas Scott, perpétrée par le tribunal militaire de Riel, pour attiser les haines anti-métis et anti-francophones. Enfin, élu trois fois député, il est désavoué par ses propres confrères, dont plusieurs Canadiens-français, qui voteront à trois reprises, en 1873, 1874 et 1875, son expulsion du Parlement ; partie pour des raisons politiques et électorales, partie par lâcheté vis-à-vis des Canadiens-anglais, partie parce qu'il aurait été inconvenant qu'un Métis, un  « Sauvage », siège à leurs côtés à l'Assemblée. Honoré Mercier, futur premier ministre du Québec, dénoncera un jour leur responsabilité dans l'horrible crime racial. 

Les problèmes d'identité et de métissage de Louis Riel sont multipliés du fait qu'il souffre, pense-t-on, de crises maniaco-dépressives – aujourd’hui, on appelle cela des troubles bipolaires. Quoiqu'il en soit, il faut prendre ce diagnostic avec beaucoup de prudence car, comme vous le savez, les ennemis de Riel ont exploité ses douleurs morales et ses névroses de manière à ce qu'anglophones comme francophones ne retiennent de lui que l'image d'un fou qu'on a pendu. Sa prétendue folie a été aussi le grand thème de son procès et de la campagne qui a divisé tout le continent entre rielliens et anti-rielliens au moment de sa pendaison.

La revue médicale française Visages de la dépression définit les troubles bipolaires comme suit : « les personnalités cycloïdes se présentent sous deux aspects : un aspect hypomaniaque avec euphorie, surexcitation, recherche des contacts, harmonie des sentiments et des rapports avec l'environnement ; un aspect dépressif avec un pessimisme permanent, insatisfaction, une vision noire des événements et des tendances suicidaires. Il existe une alternance entre ces deux aspects. » Il semble bien que Louis Riel, qui passait régulièrement de périodes de profonds abattements à des phases d'exaltation religieuse au cours desquelles son «moi» prenait une dimension démesurée et où il recherchait de manière compulsive la compagnie des prêtres, ait été atteint de cette maladie. Elle se manifeste parfois de manière inexpliquée chez lui mais est le plus souvent liée aux événements malheureux qui surviennent sur son chemin.

Déjà, les sulpiciens avaient remarqué que le petit Louis Riel n'était pas tout à fait comme les autres : il était agité en classe, nerveux, irritable, hypersensible, prompt à se rebeller contre la discipline. Les premières atteintes de la dépression apparaissent chez lui à la mort de son père, en 1864 : Louis, qui a vingt ans, plonge dans un désarroi profond, puis dans une activité fébrile.

La dépression le frappe encore quand les parents de la jeune Montréalaise qu'il aime, Marie-Julie Guernon, s'opposent à leur mariage. On note des dépressions subséquentes aux bouleversements politiques qui l'entourent : l'exécution de Thomas Scott ; ses expulsions du parlement ; sa condamnation à un exil de cinq ans aux États-Unis. Certaines dépressions ont un rapport évident avec sa pauvreté, la fatigue des voyages incessants, ses courses à l'emploi, les persécutions du gouvernement d'Ottawa et la paranoïa engendrée par les menaces de mort des orangistes.

Mais la plus terrible s'abat sur lui à l'hiver 1875, lorsqu'il échoue, auprès du président américain Ulysses Grant, dans son exposé d'un projet de reconquête du Manitoba – vous en trouverez le plan dans mon livre. Cette fois, il comprend qu'il a définitivement perdu le pouvoir dans son pays et ne le supporte pas. Il craque très sérieusement et est interné à l'asile des aliénés de Longue-Pointe, près de Montréal, où son état s'aggrave – conséquence des mauvais traitements qu'il reçoit –, puis à l'hôpital des lunatiques Saint-Jean-de Dieu, à Québec, où, en l'espace de quelques mois, il recouvre la santé. Néanmoins, même si ses troubles vont s'espacer et s'amenuiser avec le temps, la maturité et la prière aidant peut-être, c'est un homme qui restera toujours extrêmement fragile, instable, écorché vif, souvent brouillon et mal organisé. Son état de santé a certainement nui à son épanouissement intérieur, comme à la cause qu'il servait et à l'application de ses idées politiques. Et étant donné qu'il n'existait pas de traitements à base de lithium à l'époque, ce sont les prêtres qui feront office de psychanalystes à son en droit.

Justement, la religion – autre problème chez Riel – a joué un rôle particulièrement ambigu dans son existence. D'un côté, elle a été son refuge, elle l'a aidé à supporter sa destinée chaotique, à sortir de ses dépressions. De l'autre, elle l'a totalement aliéné et conduit aux pires excès. Dès sa plus tendre enfance, élevé par une mère bigote jusqu'à la superstition, Louis manifeste, comme je l'ai dit tout à l'heure, une foi très fervente et presque anormale chez un garçon aussi jeune. À l'adolescence, Mgr Taché, l'évêque de la colonie, l'envoie à Montréal pour en faire un prêtre, mais la mort de son père, jointe aux élans amoureux qu'il ressent pour Marie-Julie Guernon, provoquent une crise de vocation et l'abandon de la voie sacerdotale. Cependant, il restera toujours très proche des milieux du clergé et jusqu'au printemps 1885, époque où il décide de se séparer de l'Église catholique, apostolique et romaine, il ne prendra jamais de décision, n'agira jamais sans prendre conseil auprès des prêtres auxquels il rendra fidèlement compte de ses moindres faits et gestes.

Durant sa vie entière, d'ailleurs, Riel va éprouver vis-à-vis de sa famille, de son peuple, de l'Église et de lui-même, une honte profonde d'être un prêtre manqué. C'est en grande partie la raison pour laquelle il choisit de consacrer son temps aux autres, qu'il fait une retraite de vocation au printemps 1873, après la guérison miraculeuse de sa sœur, la religieuse Sara, atteinte de tuberculose, et qu'il n'hésitera jamais à se substituer aux représentants de l'Église eux-mêmes. Un comportement qui lui sera sévèrement reproché. Par exemple, dans sa cellule de malade, à Longue-Pointe, il célèbre la messe pour les autres patients et pour lui-même, comme au plus fort de la bataille de Batoche, en Saskatchewan, il se promène avec un crucifix pour soutenir le moral de ses troupes et officie dans la salle du conseil métis, les missionnaires Oblats étant passés dans le camp ennemi.

Cette frustration sacerdotale est certainement à l'origine de la prise de conscience qu'il fait, le 8 décembre 1875, de son rôle de « prophète du Nouveau Monde ». En pleine messe, dans une église de Washington, il est saisi d'une véritable crise de nerfs, doublée d'une étrange expérience mystique, qui va le faire basculer dans la grave dépression  précédemment évoquée. Il entend des voix ; il a des visions – je précise : des visions intérieures et non des hallucinations ; il se sent galvanisé par les paroles de son confesseur, Mgr Ignace Bourget, l'évêque de Montréal, qui l'a conforté l'année précédente dans sa mystérieuse mission. Suite à cette révélation, Riel va verser dans un mysticisme de plus en plus excessif. Il va se proclamer chef spirituel des Métis ; il va bâtir sur le papier les plans d'un monde théocratique, dirigé par les prêtres, dont son ami Mgr Bourget serait le nouveau pape – les états pontificaux de Rome étant en pleine décadence en cette fin de siècle – et la nation métisse, la nation élue de Dieu. À l'heure de la révolte en Saskatchewan, au printemps 1885, il ira jusqu'à créer une nouvelle religion, une sorte de synthèse du catholicisme et du protestantisme destiné à rapprocher les Métis francophones et anglophones. Accrédité par l'Exovidat, son second gouvernement provisoire, son système théologique s'écroulera toutefois avec la défaite de Batoche, l'opposition farouche du clergé et son arrestation.

Mais si la religion a valu à Louis Riel d'écrire parmi les plus belles pages de son œuvre, de puiser la force de survivre à ses déboires et lui a ouvert les portes d'un monde invisible – où il communiquait avec des êtres spirituels imaginaires ou réels –, on sent qu'elle a malheureusement contribué à emmêler, à emprisonner et à compliquer l'écheveau de son âme agitée, torturée, pétrie de doutes et de questionnements.

II) LOUIS RIEL OU UNE ŒUVRE POLITIQUE INACHEVÉE

Dans son essai Louis Riel, écrivain des Amériques, l’écrivain métis Jean Morisset nous présente le leader comme « un des grands libérateurs du Nouveau-Monde et de l'Amérique franco-métisse ».  Argument repris par Robin Philpot qui, dans le numéro de juin 1999 du Bulletin de la Société Saint-Jean-Baptiste, n'hésite pas à le faire figurer aux côtés des grands libérateurs de peuples : Simon Bolivar en Bolivie, Tirradentès au Brésil, Toussaint-Louverture en Haïti, Zapata au Mexique, René Lévesque au Québec, et j'en passe.

Toutefois, son révoltant assassinat, perpétré le 16 novembre 1885 par le premier ministre Macdonald, pour qui il représentait un frein dans son entreprise de colonisation de l'Ouest du Canada, a privé Louis Riel de faire fleurir dans les prairies une mosaïque unie d'ethnies métisses et européennes et de travailler, tant sur le plan temporel que spirituel, à tisser des liens d'harmonie, de concorde et de fraternité entre les nations de la terre.

Comme il m'est évidemment impossible de vous raconter ici toute la vie militante et politique de Louis Riel, je me limiterai à en rappeler les principaux événements.

Dès 1865, le gouvernement du Canada, la Compagnie de la Baie d'Hudson et le Parlement britannique avaient entamé des négociations en vue d'annexer le Nord-Ouest au Canada. Et ce, sans en aviser les habitants de la colonie de la rivière Rouge. Or, dans un texte daté de 1889, La Vérité sur la question  métisse au Nord-Ouest, Adolphe Ouimet, avocat et président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, fera la preuve qu'en vertu des accords que la Compagnie de la Baie d'Hudson avait jadis passés avec les Amérindiens pour le commerce des fourrures, celle-ci n'avait aucun droit de propriété légal sur ces régions.

Toute l'histoire du transfert des territoires du Nord-Ouest au Canada repose donc sur une vaste supercherie, sur le vol et sur la trahison.

À l'automne 1868, les premiers arpenteurs débarquent avec brutalité et arrogance à la colonie de la rivière Rouge pour s'emparer des terres des Métis. Cette dépossession s'avère d'autant plus aisée que les habitants, qui se transmettent les terres de pères en fils depuis des générations, ne peuvent justifier d'aucun titre de propriété. Toutefois, les choses vont changer lorsque le 11 octobre 1869, Louis Riel, excédé par ces agissements, pose le pied sur la chaîne qui sert à mesurer les terres de son cousin, au village de Pointe des Chênes, et dit : « Non ! »

Et les événements se précipitent :

Un Comité national des Métis se forme afin d'empêcher le nouveau lieutenant-gouverneur envoyé par Ottawa d'entrer dans le pays ; ce qui n’empêche pas ce dernier de prendre illégalement possession du territoire, au nom du Canada, le 1er décembre 1869.

Le 2 novembre, Louis Riel et ses hommes se sont emparés du fort Garry. Le 29 janvier 1870, Riel rédige sa Déclaration des droits des habitants de la Rivière Rouge qui contient en germe le futur Acte du Manitoba et le 10 février, après maints débats houleux entre Métis francophones et Métis anglophones, un gouvernement provisoire est mis sur pied. Présidé par Louis Riel, il a pour dessein de maintenir la paix dans la colonie jusqu'à l'établissement de la nouvelle administration canadienne et de négocier l'entrée du territoire dans la Confédération. Comme on le voit, Riel ne fait preuve d'aucune attitude sécessionniste en regard du gouvernement et n'est nullement opposé à la venue d'un dirigeant à la rivière Rouge. Les 23 et 24 mars suivants, ses délégués prennent la route d'Ottawa. 

Cependant, Louis Riel se heurte à de multiples oppositions dans la colonie. Le 18 février, son gouvernement essuie une tentative de « coup d'état », fomentée par le Dr Schultz, un ontarien orangiste. Les hommes de main du fanatique sont faits prisonniers. Parmi eux, un certain Thomas Scott, un voyou de vingt-huit ans, d'origine irlandaise, qui, depuis le début du mouvement, tente de mettre la région à feu et à sang en dressant les anglophones contre les francophones et qui s'est rendu coupable du meurtre d'un jeune Métis. Sa violence est telle qu'il est traduit devant une cour martiale présidée par l'adjudant Ambroise Lépine, condamné à mort et exécuté le 4 mars.

Une bavure énorme, sans doute... Toujours est-il que Louis Riel protestera toujours de son innocence, dans cette affaire, en faisant valoir :

1) que la légalité de son gouvernement provisoire avait été reconnue dès décembre 1869 par Donald Smith, un émissaire du premier ministre Macdonald, et que par conséquent, le tribunal militaire avait toute autorité pour juger un assassin.

2) qu'à plusieurs reprises, lui, Riel, était allé rendre visite à Thomas Scott dans sa cellule pour lui offrir la liberté en échange de son départ pour les États-Unis, mais que le forcené avait refusé et l'avait même agressé.

Néanmoins, cette exécution va sonner le début de la perte de Riel. Le comploteur Dr Schultz va réussir à soulever contre lui une grande partie de l'opinion canadienne-anglaise en Ontario et le premier ministre Macdonald préférera lui livrer le jeune chef métis en pâture plutôt que de perdre son électorat...

En attendant, les délégués de Riel obtiennent gain de cause à Ottawa. Le 12 mai, le Parlement vote la loi qui annexe la Rivière rouge à la Confédération sous le nom de province du Manitoba – Manito signifie le vent, le Grand Esprit, celui qui dispense le souffle de vie aux hommes, et baw, le passage : en un mot, Manitoba symbolise le « lieu où souffle l'Esprit ». Le 24 mai, l'Assemblée législative ratifie le traité et le 15 juillet 1870, l'Acte du Manitoba – dont vous trouverez l'intégralité dans mon livre – entre officiellement en vigueur.

Très en avance sur son temps, chef d'œuvre et reflet du génie de Louis Riel, il prévoyait, entre autres, la reconnaissance du français et de l'anglais comme langues officielles au pays et le principe de la séparation entre écoles catholiques et écoles protestantes.

Il va, hélas, être bafoué sur bien des points.

1) La question de l'amnistie : L'article 19 de l'Acte du Manitoba stipulait l'octroi d'une amnistie aux habitants de la rivière Rouge qui avaient participé au mouvement de revendication de leurs droits. Or, Riel a la désagréable surprise de voir ses délégués revenir avec de simples promesses verbales. En fait, sous couvert d'une mission de paix, Macdonald dépêche, l'été suivant, une expédition punitive, conduite par le terrible général britannique Garnett Wolseley, qui venge la mort de Scott et laisse les soldats commettre les pires exactions dans la colonie. Gabriel Dumont, guerrier métis et chasseur de bisons hors pair, avait bien proposé d'organiser une guérilla qui serait rapidement venue à bout de cette armée mais Riel, hostile à toute forme de violence, s'y était opposé.

Commence alors, pour le chef métis enfui aux États-Unis, un long calvaire : jeux du chat et de la souris entre Macdonald et lui, mandats d'arrestation, menaces de mort des orangistes, campagnes électorales poursuivies dans la clandestinité, et j'en passe. Désormais, le terme  « amnistie » va devenir le maître-mot de l'existence de Riel : il revient un nombre incalculable de fois sous sa plume qui, durant cinq ans, ne va cesser de produire lettres, articles, pétitions, pamphlets, etc., réclamant l'application de l'article 19. De quoi donner une véritable indigestion à Macdonald... Finalement, l'amnistie est accordée le 12 février 1875 à tous les Métis, sauf à Riel et à deux de ses compagnons. Le résistant est condamné à cinq ans d'exil au Etats-Unis. Nouveau chemin de croix qui ne l'empêchera pas, toutefois, de se dépenser sans compter pour ses Métis – il jouera même le rôle d'un travailleur social auprès d'eux – car son rêve et de fonder un jour une grande Confédération des Métis et des Indiens.

2) La question des terres : Les articles 31 et 32 de l'Acte du Manitoba préconisaient la distribution de 560 000 hectares de terres aux enfants des Métis – soit 97 par tête – et des titres de propriété aux agriculteurs établis le long des rivières Rouge et Assiniboine. Mais le gouvernement complique et fait  tellement traîner les choses que la région se retrouve livrée à la fièvre des spéculateurs fonciers et le peuple métis, littéralement submergé par un flot de colons anglophones. Spoliés, ruinés, chassés de leurs terres, les Métis vont dès lors se transformer en un peuple d'errants qui se dissémineront entre les plaines du Manitoba, le nord des États-Unis, la Saskatchewan et les réserves du pays. En 1870, il y avait 82 pour cent de Métis à la rivière Rouge ; seize ans plus tard, ceux-ci ne forment plus que 7,5 pour cent de la population.

Nous arrivons à la seconde partie de la vie politique de Louis Riel. Nous sommes en 1884 : Riel a quarante ans et il lui reste un an et demi à vivre. Il est instituteur auprès de jeunes Métis à la mission Saint-Pierre, dans le Montana. Mais il s'ennuie, il rêve, il écrit. Il caresse toujours son grand projet d'établir, dans l'Ouest canadien, une nation idéale, d'inspiration républicaine, et de voir naître une nouvelle race, fruit de l'union de ses Métis avec des immigrants européens, et soumise à une Église catholique régénérée dont il serait l'inspirateur.

L'occasion idéale se présente, croit-il, lorsque son ami Gabriel Dumont, ancien président de la nation métisse en Saskatchewan, vient le chercher pour l'aider à rédiger une sorte de « Déclaration des droits des habitants de la Saskatchewan. » En effet, les Métis de cette région – qui tombent pourtant sous le coup de la Loi du Manitoba – se trouvent confrontés exactement aux mêmes problèmes qu'il y a quinze ans à la rivière Rouge : aucune représentation officielle, aucun titre de propriété, un mauvais découpage des terres, des taxes  excessives et le risque de se voir encore chassés de leurs terres par l'afflux des nouveaux colons. Quant aux Indiens, ils manquent de tout et meurent littéralement de faim dans les réserves qu'on leur a assignées après traités en 1871. Depuis douze ans, les Métis envoient pétition sur pétition à Ottawa : sans résultat. Le premier ministre Macdonald est occupé à chercher des fonds pour construire le chemin de fer transcontinental, le Canadian Pacific, qui doit relier Montréal à Vancouver, et pour lui, les Métis constituent un obstacle à son projet.

En juillet, Riel part pour la Saskatchewan où il est accueilli en héros. Après avoir pris le pouls de la situation, il rédige une pétition réclamant des titres de propriété pour les Métis, un meilleur traitement pour les Indiens, un gouvernement responsable, une représentation au Parlement et la constitution des districts en province.

Mais une fois de plus, les choses traînent en longueur et apprenant la présence de Riel en Saskatchewan, Macdonald renforce la sécurité dans les Territoires. De plus, Riel entre en guerre ouverte avec les prêtres de la région qui, jaloux du contrôle absolu qu'ils exerçaient jusqu'alors sur leurs ouailles, l'accusent de vouloir fomenter une révolte et vont jusqu'à essayer d'acheter son départ.

Cependant, le 15 février 1885, Riel, à la demande générale, devient le chef officiel des Métis de la Saskatchewan. Le 18, sur la foi d'une rumeur stupide annonçant l'arrivée de cinq cents hommes de troupes dans la région, la situation dégénère : les magasins d'armes sont dévalisés, les lignes télégraphiques coupées, Dumont fait des prisonniers. Riel, quant à lui, s'empare de la petite église de Batoche, proclame sa séparation de l'Église catholique et crée son Exovidat – qui signifie en latin « celui qui est sorti du troupeau » –, un gouvernement provisoire d'inspiration religieuse dont il est le prophète. Le 21, il tente vainement de s'emparer du fort Carlton ; le même jour, les Métis anglophones se désolidarisent de son mouvement et il se tourne alors vers les Indiens dont peu le soutiendront, préférant mener leur propre révolte. D'ailleurs, il ne s'agira de leur part que d'actes de terrorisme ponctuels, la faim dont ils souffrent, les prêtres et les militaires ayant eu rapidement raison de leur rébellion.

Pendant ce temps, à Ottawa, Macdonald, qui manque de fonds pour achever la construction de son train, va utiliser de manière diabolique la tentative de défense des trois cents fermiers métis en la présentant comme une grave insurrection qui nécessite l'envoi d'un déploiement de six mille militaires dans le Nord-Ouest.

L'affrontement va se dérouler en quatre phases :

1) Le 26 mars, après provocation et tuerie de la part des Canadiens-anglais, la bataille du Lac aux Canards oppose, en un face-à-face serré, les cavaliers de Dumont à une escouade policière. Elle fait cinq morts du côté des Métis, et douze morts du côté des forces de l'ordre.

2) Le 24 avril, la colonne du général Middleton, responsable de l'expédition, tombe dans une embuscade à l'Anse aux Poissons. Grâce au génie de guérillero de Dumont, une dizaine de Métis astucieusement dissimulés au cœur d'une vallée vont tenir toute la journée en échec une armée de cinq cents tuniques rouges.

3) Le 9 mai, les artilleurs de Dumont gagnent une bataille navale contre le vapeur Northcote, en  décapitant son poste de pilotage avec un câble en acier tendu entre les deux rives de la Saskatchewan-Sud.

4) Du 9 au 12 mai, Dumont et une cinquantaine de Métis livrent une véritable guerre de tranchées à Batoche. Guerre qu'ils auraient probablement gagnée si Riel avait laissé son lieutenant la mener comme il l'entendait et s'ils avaient disposé d'une réserve de munitions suffisante. Mais les soldats parviennent à pénétrer dans le village, font une douzaine de victimes et au moins soixante-treize blessés.

Quelques jours après les hostilités, Riel se rend au général Middleton. On connaît la suite. Traduit devant le tribunal de Regina, il est condamné à mort le 1er août, au terme d'un simulacre de procès qui comprenait six irrégularités majeures :

1) Riel a été jugé selon une loi britannique datant de 1352 qui prévoyait dans tous les cas la peine de mort, et non selon la loi canadienne de 1868 qui l'aurait condamné à la détention à perpétuité pour atteinte à la sûreté de l'État.

2) Choisi au sein du Conseil des Territoires du Nord Ouest et non à la Cour suprême, le juge chargé de l'affaire était un juge anglophone stipendiaire, c'est à dire révocable en tout temps par le fédéral, et peu au fait de la question métisse.

3) Les six jurés étaient anglophones.

4) Il y avait absence de témoins et de documents, les papiers de Riel ayant été saisis et déclarés propriétés de l'État.

5) La recommandation de clémence des jurés n'a pas été retenue par le juge. 

6) Le médecin chargé d'examiner Riel n'a pu s'entretenir qu'une demi-heure avec lui.

Le 16 novembre 1885, après avoir bénéficié de trois sursis et que Macdonald ait ignominieusement trafiqué les rapports des derniers médecins chargés de diagnostiquer son état mental, Louis Riel meurt dignement sur l'échafaud.

Sa disparition aura des conséquences irréparables sur l'Ouest francophone :

1) au niveau linguistique : en 1890, la loi Greenway supprime l'article 22 de l'Acte du Manitoba qui garantissait la séparation des écoles catholiques et protestantes, au profit d'un enseignement laïc et unique. En 1916, la loi Thornston abolit l'enseignement du français dans les écoles et il faudra attendre 1970 pour que notre langue soit de nouveau étudiée au même titre que l'anglais.

De la même manière, en 1890, est aboli l'article 23 de l'Acte du Manitoba qui prévoyait l'usage des deux langues dans les tribunaux, les textes de loi et les documents publics. Cette fois, il faudra attendre 1980 pour que la loi unilingue anglaise soit reconnue inconstitutionnelle.

Résultat : aujourd'hui, lorsque vous vous promenez dans Saint-Boniface, vous entendez bientôt plus parler anglais que français, surtout parmi les jeunes.  Beaucoup de gens sont mal dans leur peau car leurs parents sont francophones, eux aussi se sentent francophones mais sont incapables de parler correctement leur langue. D'autres ont inconsciemment honte d'être Canadiens Français. Le niveau du français dans les écoles est souvent désastreux. Les noms de rues, les publicités, les traductions de l'anglais au français sont bourrées de fautes d'orthographe, d'anglicismes et de tournures grammaticales lourdes. Quarante pour cent des organismes affichant  «bilingue» n'offrent aucun service en français et il faut se battre jusque dans les autobus pour se faire servir dans sa propre langue.

Maintenir un niveau de français acceptable relève du parcours du combattant. L'on se demande, par exemple, si la création de l'Association de municipalités bilingues du Manitoba, en 1994, n'est pas une manœuvre destinée à revenir un jour à l'unilinguisme anglais et à trahir de manière pernicieuse les idéaux du chef métis.

2) au niveau de la population métisse : Appauvris, dispersés, persécutés, les Métis n'ont pas eu d'autre choix, pour survivre, que de s'assimiler à la population anglophone. Actuellement, sur 3 à 500 000 Métis répertoriés dans l'Ouest, seulement 20 à 24 pour cent auraient conservé leur français.

De même, malgré les efforts de toute une vie, Riel n'a jamais réussi à réconcilier Métis francophones et Métis anglophones. D'ailleurs, beaucoup de Métis anglophones ne le reconnaissent pas comme leur héros ou sont divisés à son sujet.

En outre, le problème de leurs terres n'est toujours pas réglé : depuis 1981, la Fédération des Métis du Manitoba (Manitoba Metis Federation) attend la déclaration d'invalidité constitutionnelle des lois fédérales et provinciales relatives à la mise en application de l'article 31. En 1982, La Loi sur le Canada a réaffirmé les droits ancestraux issus des traités des autochtones, dont ceux des Métis (article 35), mais le gouvernement les renvoie systématiquement aux territoires déjà reconnus comme réserves indiennes. C'est le serpent qui se mord la queue.

En septembre 1884, pressentant peut-être qu'il était perdu et ne pourrait jamais donner un pays indépendant à ses enfants, Riel avait créé l'Union nationale métisse Saint-Joseph afin de leur donner un début d'identité. Mais cent vingt-sept ans plus tard, ces derniers se heurtent à un même problème de reconnaissance, à des reports administratifs sans fin et à la mauvaise foi d'un gouvernement hypocrite et moqueur. 

III) LOUIS RIEL OU UNE ŒUVRE LITTÉRAIRE INACHEVÉE

Peu de gens savent que Louis Riel est l'auteur d'une œuvre en quatre volumes, réunie, depuis 1985, sous le titre Les Écrits complets de Louis Riel (Les Presses universitaires de l'Alberta). Pourtant, depuis son adolescence jusqu'à sa mort, le fondateur du Manitoba s'est essayé à tous les genres : poésie, roman, correspondance, plaidoyer, essai, prière, journal intime, articles, mini-mémoires, etc.

Malheureusement, celui que l'Ouest considère aujourd'hui comme l'un des auteurs les plus importants du XIXe siècle, et Jean Morisset comme « le plus grand poète québécois de portée internationale », n'a jamais eu l'heur d'attirer l'attention de la critique québécoise : il ne figure dans aucun ouvrage de référence, excepté dans le Dictionnaire des auteurs de langue française en Amérique du Nord (Éditions Fidès) de Reginald Hamel, le Dictionnaire encyclopédique des poètes d'ici de 1606 à nos jours (Guérin) du même, et dans L'Encyclopédie du Canada 2000  (Éditions Stanké) – où j'ai eu le plaisir de lui consacrer un article.

Quand je dis que l'œuvre de Louis Riel est inachevée, j'entends par là que les poursuites dont il était l'objet l'ont véritablement privé de liberté d'expression tout au long de son existence : il a très peu publié de son vivant. Sa destinée cahotée, ses exils, ses voyages, ses fuites permanentes, puis sa mort prématurée ont empêché son œuvre d'atteindre sa maturité et de s'épanouir en ce vaste système poétique, politique et religieux qu'il nous destinait.

Perpétuellement traqué par des ennemis réels ou imaginaires, Riel écrivait le plus souvent dans le train ou au rythme des voitures à chevaux, dans des cellules de monastère, dans les minables chambres où il se cachait ou sous la tente des chasseurs de bisons qui le recueillaient. De ce fait, il n'avait pas toujours le temps ni les conditions matérielles pour corriger ses écrits, les développer ou leur donner une touche plus personnelle. En outre, une partie de ses papiers s'est perdu, une autre a sans doute été volontairement détruite. Enfin, son système théologique, dont le Massinahican – qui signifie « Le Livre » en cri –, une Bible écrite à l'intention des Métis, n'existe qu'à l'état de fragments. 

Ce que je tiens à souligner, en tout cas, c'est que les écrits de Louis Riel, même les plus désespérés ou les plus exaltés, ne portent pas la moindre trace d'incohérence, de délire ou de folie.

Voyons quelques aspects de cette œuvre ou poétique, politique et mystique se mêlent étroitement :

1) L'œuvre poétique : nourri de littérature classique, Louis Riel commence à rimer des vers dès ses premières années de collège. Il écrit des odes, des chants, des hymnes, ainsi que des fables imitées de La Fontaine qui révèlent déjà son sens aigu de la morale, de la droiture et de la justice. Certains de ses textes dénotent une remarquable dextérité – tels Le Serpent qui déroule harmonieusement les anneaux de sa centaine d'alexandrins. D'autres sont plus boiteux ou plus superficiels.

Au sortir de l'adolescence, une forte inspiration romantique anime ses poèmes, ce qui lui vaut le surnom de « Victor Hugo de la classe ». Les thèmes sur lesquels il brode traduisent l'état de son âme, pessimiste et mélancolique : l'amour trahi, l'exil et la nostalgie du pays natal, la maladie, la crainte de la mort, etc. Notre poète est très influencé par Lamartine qui avait mis à la mode le type du jeune homme marqué par la fatalité du destin. Voici quelques vers de Louis Riel extraits de Au milieu de la foule (1866) :

Le malheur a sur moi

Jeté sa main pesante

Et je subis sa loi !

 Mon âme frémissante

Supporte ses rigueurs silencieusement

Dans les profonds ennuis d'un noir isolement

Je médite le deuil qui couvre ma jeunesse

Et la douleur m'oppresse

Lors de son entrée en politique, dans les années 1868-70, les poèmes de Riel vont prendre une résonance nettement nationaliste et patriotique. Je pense à l'hymne La Métisse (1870). Le ton devient moqueur, narquois, sarcastique même, à l'égard des Canadiens anglais et surtout de son ennemi personnel, le premier ministre Macdonald. Voici les premiers vers de À Sir John Macdonald (1878) :

Sir John A. Macdonald gouverne avec orgueil

Les provinces de la Puissance

Et la mauvaise foi veut prolonger son deuil

Afin que son pays l'applaudisse et l'encense

2) L'œuvre politique : La verve ironique et cinglante de Riel va trouver sa pleine expression dans la prose et en particulier à travers la série d'essais, de plaidoyers, de plaidoiries et de mémorandums qu'il peaufinera toute sa vie jusqu'à l'obsession. Elles constituent la part la plus achevée de son œuvre. Je pense à des textes comme Mémoires sur les difficultés de la Rivière Rouge (1872), Les Métis du Nord-Ouest (1885) ou Mémoires sur les troubles du Nord-Ouest (1885). Destinés à justifier ses révoltes, à proclamer les droits des Métis et à dénoncer la supercherie et les horreurs dont ils ont été les victimes, ceux-ci sont teintés d'un esprit polémique. Mais plus que dans la haine, on sent que c'est à même ses blessures et une indignation parfois naïve que Louis Riel a trempé sa plume.

3) L'œuvre mystique : La crise spirituelle du 8 décembre 1875 va marquer une rupture dans la manière et le style de Riel. À la suite de cette expérience, il plonge dans un mysticisme exacerbé. Prières, litanies, hymnes à la gloire de Dieu, de Jésus-Christ, de la Vierge, des prophètes et des saints, oraisons, apologies des membres du clergé, etc., se succèdent comme si Riel voulait recomposer un paradis universel dont les évêques et ses amis prêtres seraient les nouveaux saints ou les martyrs. Son roman, Le Massinahican, devait former la plus belle rosace de sa cathédrale intérieure. Sorte de Bible métissée de culture judéo-chrétienne et de mythologie indienne, elle débute par une condamnation du « monstrueux empire britannique » et de l'Église corrompue ; elle se poursuit par une apologie de l'Irlande et un appel à la  fraternité entre les peuples ; elle raconte les origines mythiques de l'humanité et des Métis, puis s'ouvre sur une cosmogonie dans laquelle Riel rebaptise de manière très poétique les continents, les montagnes, les fleuves, les astres, les signes du Zodiaque, les jours de la semaine, etc. Ces textes d'inspiration biblique n'ont malheureusement pas toujours de liens entre eux et le gibet de Regina a privé Riel d'achever la construction de son royaume littéraire.

 4) Les journaux : outre des confessions, des carnets, des souvenirs, hélas, eux aussi interrompus, le réformateur a laissé deux émouvants journaux intimes datés de 1885 : le Journal de Batoche  et Le Journal de Regina, ce dernier tenu en prison, qui se présentent sous la forme de notes personnelles, de visions, de rêves, de symboles jaillis des légendes indiennes de son enfance, d'adresses ou de supplications à Dieu, de dialogues avec les anges et la mort. En dévidant ce chapelet ou ce rosaire des états d'âme de Riel, l'on est frappé de voir que c'est davantage contre lui-même, contre ses ennemis intérieurs, que contre les Canadiens-Anglais qu'il se battait.

Ce qu'il faut retenir de cette œuvre, ce sont :

– ses grandes qualités de style : certaines pages, surtout de la correspondance de Riel avec les membres du clergé, sont des modèles de littérature classique et romantique.

– son caractère tourmenté : elle abonde en points d'interrogation, en exclamations, en répétitions, en implorations, reflet du tempérament angoissé de son auteur.

– sa profonde sincérité : Louis Riel écrit ce qu'il pense et ne mâche pas ses mots, quoique dans une langue toujours élégante.

– son aspect imprécatoire : à la manière des prophètes de la Bible, Riel use de menaces, d'exhortations, d'images fortes destinées à frapper les esprits et à effrayer l'ennemi.

– ses fins pamphlétaires : la dénonciation des méfaits du gouvernement d'Ottawa auquel Riel oppose le monde plus juste des Métis constitue le fondement de son écriture, en perpétuelle quête de vérité.

– sa perspective visionnaire : non seulement Riel avait entrevu le Manitoba moderne – qui regroupe actuellement le plus grand nombre d'ethnies au Canada – mais il a fait des révélations plus que surprenantes sur les événements historiques du XXe et du XXIe siècle. Je vous laisse les découvrir dans mon livre et dans ses Écrits complets.

Louis Riel être inachevé, homme politique ou défenseur d'une cause inachevé, mystique inachevé... Comment aurait-il pu ne pas l'être, cet homme que l'injustice de quelques uns avait condamné à une existence de Métis errant, lui ôtant ensuite arbitrairement la vie à l'âge de quarante et un an ? Louis Riel n'en demeure pas moins pour nous, ses enfants spirituels, un modèle achevé de courage, de résistance, de dignité. Autant de qualités qu'il nous importe d'entretenir si nous voulons réussir un jour à le hisser au rang de symbole de la francophonie internationale et à le faire entrer dans le panthéon de l'Histoire au titre de libérateur des Amériques métisses et indiennes. Autant de qualités qui vous permettront, à vous, auditeurs, sinon d'achever, du moins de poursuivre et de parfaire vos idéaux : la conservation de la langue française, la libération des peuples, de votre peuple, et, pour quelques uns d'entre vous, la défense de vos frères et sœurs canadiens-français éparpillés à travers le continent. Je vous remercie.

Conférence parue dans L’Action nationale, Montréal, vol. 91, nº 9, novembre 2001, p. 63-89 ; Internet : http://www.action-nationale.qc.ca ; reprise dans Québec un pays, Gatineau, 2003, http://www.membres.lycos.fr/quebecunpays ; citée dans Bibliographie La Guerre et le Québec : La Confédération (1867-1914) – Riel et le soulèvement des Métis : articles, sous le titre «Toussaint, Ismène : 2001 Louis Riel ou le rêve inachevé, 11e anniversaire de sa mort, au sous-commandant Marcos, enfant spirituel de Louis Riel au Mexique», Montréal, Chaire Hector-Fabre d’histoire du Québec, Université du Québec à Montréal (UQÀM), 2007, http://www.unites.uaqm.ca ; reprise dans Un Monde d’objets parlants – Les Métis de Louis Riel, Studio Courtepointe de l’Ouest, 31 juillet 2007, http://www. 206.129.48.250/VI/Musilab/Forums/Accueil.aspx ; citée dans L’Actualité langagière, Mots de tête, vol. 6/2, juin 2009, « 75 BtB 1934-2009 – Bureau de la traduction – L’Expertise en toutes lettres, votre partenaire en solutions langagières », Travaux publics et services gouvernementaux du Canada, http://www.btb.gc.ca/btb.php? //lang=fra=&1360 ; dans Louis Riel, 7 décembre 2011, http://www.louisriel.org/ArticleView.php?article_id=22

 

 

© Ismène Toussaint

 


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